VERS LE LAC SAINT-JEAN




La renommée des terres du lac Saint-Jean était déjà faite. A part le témoignage rendu à leur fertilité par Paschal Taché devant le Comité de la Chambre en 1824 et par les Commissaires de 1828 dans leurs rapports officiels, elles avaient pour elles les éloges faits par beaucoup de gens qui les avaient visitées. Aussi en était-il question souvent; et le courant colonisateur ne fut pas longtemps retenu par la distance et les autres obstacles.

Les défrichements commencèrent au Lac Saint-Jean en 1849, sept ans à peine après l'ouverture du Saguenay à la colonisation (1842). Ils furent surtout l'oeuvre de trois sociétés de colonisation.



SOCIÉTÉS DE COLONISATION DE 1848

En 1848, deux sociétés se formèrent en vue d'ouvrir des terres dans le haut Saguenay; l'une à la Baie- Saint-Paul, l'autre à Saint-Ambroise (Jeune-Lorette), près de Québec.

On connaît bien peu de chose de la première, qui d'ailleurs eut la vie courte. Elle amena quelques familles dans le canton Signay, sur la rive droite de la Belle-Rivière.

Celle de Saint-Ambroise devait son existence et dut ce qu'elle réalisa au curé de cette paroisse, l'abbé François Boucher, que son évêque appelle "un maître colonisateur".

Missionnaire des Montagnais pendant plusieurs années, l'abbé Boucher avait visité le haut Saguenay et en avait remarqué les terres. Il entreprit de coloniser un canton au bord du lac Saint-Jean. Il forma une société qu'il pourvut d'un modeste capital en faisant verser par chaque membre une petite somme (2 louis, $8.00) en avance sur le prix de sa terre et en recueillant quelques souscriptions dans sa paroisse, à Québec et ailleurs. Le canton demandé lui fut concédé le 23 septembre 1848 au prix de faveur de 1 chelin (20 sous) par acre; de plus, un double rang de lots de 50 acres le long du grand chemin lui était octroyé à, la condition d'ouvrir ce chemin à travers le canton. L'abbé Boucher requit immédiatement l'arpenteur Nicholas Lefrançois pour en faire la division.

Mais la plupart des colons qui le suivirent au Saguenay dans l'été de 1849 furent découragés par la distance et les difficultés. Sa ténacité parvint à en maintenir quelques-uns, qui furent les pionniers du canton Caron, et à en amener d'autres ensuite. "Il a maintenant une soixantaine d'arpents de défrichés, dont la plus grande partie a été ensemencée l'année dernière", écrivait l'abbé Pilote en 1852. (Le Saguenay en 1851, parag. 79).



LA SOCIÉTÉ DE L'ISLET ET KAMOURASKA

La plus importante et la mieux organisée des sociétés de colonisation de cette époque fut celle qui se forma à Sainte-Anne de la Pocatière en janvier 1849 sous le nom d' "Association des comtés de l'Islet et de Kamouraska pour coloniser le Saguenay". On l'appelait communément "la Société de Monsieur Hébert", à, cause de l'abbé Nicolas de Tolentin Hébert, curé de Saint-Pascal, qui en fut le principal agent d'exécution et pour beaucoup l'âme et la tête.

Neuf paroisses des comtés mentionnés faisaient officiellement partie de l'Association, chacune ayant ses représentants dans le bureau d'administration et son comité local élu par les actionnaires. Le nombre des actionnaires n'était pas limité, mais chacun ne pouvait détenir plus de trois actions. L'action était de £12-10s ($50.00) ; elle était payable dans les cinq ans, en dix versements d'argent ou en travail; elle donnait droit à un lot de 100 acres partiellement défriché, avec une bâtisse. Après cinq ans l'Association devait être dissoute et les lots distribués par tirage au sort.

Voici les paroisses associées, avec leurs premiers représentants, qu'on doit considérer comme "les fondateurs de cette entreprise".

L'Islet. - F.-X. Delâge, prêtre, curé; Vincent Martin, médecin.

Saint-Jean. - Louis Parent. prêtre, curé; P. Dumas et M. Fournier, cultivateurs.

Saint-Roch. - Louis Parent, prêtre, curé; Louis Tremblay, médecin.

Sainte-Anne. - L.-A. Bourret, prêtre, curé; F. Richard, ouvrier-entrepreneur.

Rivière-Ouelle. - Charles Bégin, archiprêtre, curé; P. Garon, notaire; M. Boucher, cultivateur.

Saint-Denis. - Charles Chapais, marchand; I-I.-S. Jorre, notaire; F. Langlais, ouvrier-entrepreneur.

Kamouraska. - J.-H. Routier, prêtre, curé; A.-T. Michaud, médecin; C, Lebel, cultivateur.

Saint-Paschal. - N.-T. Hébert, prêtre, curé;  J.-B. Martin, notaire.

C. Bégin, prêtre, président. V. Martin, secrétaire.

La paroisse de Saint-André entra plus tard dans l'Association. ("Le Saguenay en 1851", parag. 90).

L'abbé Bégin fut remplacé l'année suivante comme président par M.-A. Dionne. Le dernier président de l'Association fut l'abbé François Pilote, l'auteur du "Saguenay en 1851". - Un Règlement en 35 articles, adopté le 22 mars 1849, fut imprimé et distribué aux actionnaires. On voit qu'il fut observé scrupuleusement et que toutes les affaires de la société furent suivies avec une minutieuse exactitude.

Au 31 décembre 1849, 310 actions étaient souscrites et le fonds versé s'élevait à £788-15s ($3,155.00). L'année suivante, le nombre des actions s'élevait à 351 et les versements à £1,175 ($4,700.00). Les années suivantes accusent une diminution dans le nombre des actions. Un rapport de février 1851 fait ce relevé intéressant, que sur 296 actionnaires on compte 28 prêtres, 55 médecins, notaires ou marchands, 121 cultivateurs, 92 ouvriers et journaliers.

Aussitôt formée l'Association s'occupa d'obtenir les terres à coloniser et de les faire explorer. L'abbé N.-T. Hébert fut délégué auprès du Gouvernement, avec une requête portant 1,100 signatures, pour négocier la concession de terres. Par un ordre en conseil du 14 février 1849, on lui accordait le canton Labarre et un autre canton au bord du lac Saint-Jean au prix d'un schelling (20 sous) par acre jusqu'au 31 décembre (après cette date les terres retombaient au prix de 2 schellings l'acre); on lui cédait en plus gratuitement, comme à l'abbé Boucher un double rang de lots de 50 acres le long du "chemin de Kinogami" à condition de faire ce chemin.

L'exploration des terres fut confiée à une équipe choisie de huit hommes conduite par l'abbé Hébert. Partis de Chicoutimi avec des guides le 2 de juin, les explorateurs, se divisant pour couvrir plus d'espace, visitèrent les cantons Labarre, Caron et Métabetchouan; le 9 ils étaient de retour à Chicoutimi, "contents et satisfaits". Leur rapport détermina le bureau d'administration à commencer tout de suite les établissements dans le canton Labarre, travaux que l'abbé Hébert devait diriger jusqu'à la fin.

L'Association dura un peu plus de cinq ans. Par son dernier rapport en date du 31 décembre 1853, on voit qu'elle avait perçu et employé aux travaux de colonisation la somme de $37,887.55. Elle avait ouvert le chemin jusqu'au Portage des Roches et installé environ 350 colons, la plupart avec leur famille.

JOSEPH MOREL

Un pionnier y avait devancé les colons. Il se nommait Joseph Morel et était originaire de la Rive Sud. On le trouva installé à la tête du lac Kinogamishish, sur la terre qui passa plus tard à Martial Hudon. Cultivant un peu, trafiquant un peu, à la fois calculateur et insouciant, il semble avoir vécu surtout d'expédients, prenant des terres et les revendant après y avoir fait quelques travaux. La colonisation le poussa vers les bords du lac Saint-Jean, où on le retrouve en 1861 parmi les pionniers de Saint-Jérôme, et quelques années plus tard parmi ceux de Saint-Gédéon. Il devait retourner mourir au Bic. Il fut un canotier célèbre et le père d'une lignée de canotiers également renommés.



LES PREMIERS TRAVAUX

Au mois d'août 1849, peu après les colons amenés par l'abbé Boucher, arriva la première équipe de Kamouraska: 44 hommes conduits par l'abbé N.-T. Hébert. Les travaux de défrichement furent commencés immédiatement, dans le canton Labarre (à sa limite est, près du lac Kénogami), à l'endroit qu'on appelait "le Beau Portage". Du premier arbre abattu - un jeune pin - on fit une croix, au peid de laquelle fut célébrée la première messe le lendemain. Les hommes retournèrent chez eux vers la fin d'octobre, pour revenir au mois de mai suivant avec un outillage plus complet, des chevaux, des vaches, etc.

Un intéressant compte rendu de ces premiers travaux est ainsi résumé par l'abbé F. Pilote: "Le 21, il (l'abbé Hébert) arriva à la ligne du township (canton) Labarre, au bout du petit lac Wikwi, qui tient au lac Kénogami par un canal fort étroit. C'est là que le premier arbre fut abattu. M. Boucher y avait planté une croix quelques mois auparavant. On pratiqua dans la forêt qui sépare Kénogami et Kénogamishish un découvert de deux à trois arpents de large sur environ 20 arpents de long. Ensuite M. Hébert alla planter sa tente à l'autre bout du lac Kénogamishish. Pendant les deux mois que durèrent les travaux, on fit un abattis de 200 arpents. prêt à être brûlé le printemps suivant, et l'on ouvrit un chemin d'hiver d'une lieue et demie sur la rive droite de la rivière Chicoutimi, pour arriver du Grand Brûlé au Portage-des-Roches. Les gages furent de 5 à 7 piastres par mois outre la nourriture, chaque homme gagnant 29 sous par jour, l'un portant l'autre, et dépensant pour sa nourriture 22 sous. Chaque arpent ainsi abattu coûta $6.85, en comprenant avec le défrichement proprement dit toutes les dépenses accessoires, comme exploration, voyages et dépenses incidentes. Ces 44 hommes étaient tous actionnaires, excepté deux ou trois gagnant leurs lots par leur travail (Saguenay en 1851, parag. 85).

La grande difficulté était le manque de chemins. La montée par Chicoutimi étant jugée pratiquement impossible à cause de la série des portages, on préféra le trajet par la baie des Ha-Has et Laterrière. Le travail de la seconde année fut en grande partie consacré à la confection d'un chemin par cette voie. On répara et on raccourcit de 2½ milles celui qui existait déjà jusqu'au Grand Brûlé, puis on le prolongea jusqu'au Portage-des-Roches. On en fit un autre de la tête du lac Kénogami à la chute de la rivière des Aulnaies (village d'Hébertville). Entre le Portage-des-Roches et ce dernier chemin, le tracé d'une route au bord du lac Kénogami paraissant pour le moment impraticable, on s'organisa pour faire le transport sur le lac.

Le problème fut ainsi résolu tout de suite en arrivant au printemps de 1850: "On n'avait que deux petites barges d'une douzaine de pieds de long. La nécessité est ingénieuse à se tirer d'embarras. On construit sur-le-champ un radeau de 40 pieds de long sur 20 de large. Au milieu, on met quatre chevaux, deux vaches, 300 bottes de foin, six quarts de lard, 10 quintaux de farine, 1,500 planches, 500 madriers. 40 hommes sont placés tout autour sur les bords pour ramer, 60 voiles sont tendues, et l'on s'éloigne lentement de la rive, après avoir dévotement récité les litanies de la sainte Vierge. Deux barges placées à l'avant et poussées par huit bonnes rames accélèrent la marche. Vingt-quatre heures après, le précieux radeau arrivait heureusement à l'autre bout du lac." (Traversée d'environ 18 milles). (Saguenay en 1851. parag. 86).

A l'automne de 1850, 14 hommes furent laissés pour hiverner sur place afin de battre le grain et de sortir de la forêt du bois de charpente et des billots de pin. Ces billots étaient en partie destinés à, fournir la planche nécessaire aux bâtisses, en partie vendus à Peter McLeod de Chicoutimi.

"C'est la première fois, écrit l'abbé Pilote, que le territoire du lac Saint-Jean a vu des colons hiverner sur ses belles terres, tous occupés, comme dans les vieilles paroisses, à battre et faire moudre le grain . . ." (Saguenay en 1851, parag. 88).

Voici la liste de ces premiers hivernants selon un relevé fait en 1926: Georges Lebel, octave Bérubé, Louise Deschênes (je "foreman"), Moïse Hudon, Henri Hudon. José Michaud, François Guy, Thomas Emond, Fabien Michaud, Augustin Lavoie, Etienne Deschênes, Cléophas Voisine, Octave Ouellet. Achille Ouellet. (Les fêtes du Monument Hébert, p. 59).

Au printemps ils avaient mis 350 billots à la chute des Aulnaies et 1,700 au lac Kénogami à destination de Chicoutimi. Ils avaient de plus tiré parti des érablières naturelles du voisinage, en faisant "400 livres de sucre et un quart de sirop".

En 1851, un moulin à farine et une scierie furent installés à la chute de la rivière des Aulnaies par Félix Langlais, de Saint-Denis, un mernbre de la société. L'arpentage des terres était exécuté par D.-S. Ballantyne. Au lieu du canton Métabetchouan, d'abord choisi, l'Association, qui avait droit à un second canton, occupa le canton Mésy, voisin de ses premiers établissements, et se fit attribuer environ 200 lots dans les cantons Caron et Signay.

On avait d'abord fait les offices religieux dans de petites annexes ajoutées aux campements. Une modeste chapelle fut construite près des moulins et dédiée à Notre-Dame-de-l’Assomption. Il y eut élection de marguilliers et vente des bancs le ler d'août 1852; on avait ouvert un registre le 13 de juin précédent.

A ce moment plusieurs familles étaient déjà rendues. Le rapport de la vente des bancs nous révèle la présence des suivantes: celles de Calixte Hébert, Bélone Voizine, Louis Deschênes, Louis Lévêque, Moïse Hudon dit Beaulieu, Michel Paradis, Frédéric Bolduc, Jean Paradis, Antoine Tremblay, Antoine Laprise. On trouve ailleurs celles de Pierre Guirnond et de Joseph Fredette, arrivées au mois de mai. Louis Deschênes (dit "Foreman"), le contremaître attitré de l'Association, apparaît comme le premier marchand de l'endroit.

Lorsque se fit la distribution finale des terres, en 1854, une double série d'établissements s'étendait des deux côtés du lac Kénogamishish et de la rivière des Aulnaies, débordait dans le canton Signay et rejoignait la colonie de l'abbé Boucher dans le canton Caron. On se préparait à construire une nouvelle chapelle (qui ne fut ouverte cependant qu'en 1857). A l'état de mission d'abord desservie par l'abbé Hébert et tour à tour par les prêtres de Saint-Alphonse, de Laterrière ou de Chicoutimi, la colonie reçut un prêtre résidant à l'automne de 1857; ce fut l'abbé Joseph Hudon.

Ainsi était née la première paroisse du haut Saguenay, appelée Hébertville en l'honneur de celui qui fut vraiment son fondateur.