La Société des Vingt-Un et William price
 
 

(Extrait du livre publié en 1995 et écrit par Raoul Lapointe  Combat de titans au cœur d’un royaume)


    Heureusement la recherche fait son oeuvre et, à force de scruter des vieux contrats et d'autres documents d'époque, la lumière commence à se faire sur ce que fut vraiment la fondation de la Société des Vingt-et-Un.
 
 

    L'abbé Arthur Maheux

    Le premier qui semble avoir découvert le pot-aux-roses serait l'abbé Arthur Maheux. Son témoignage revêt de l'importance puisqu'il s'agit d'un pro-britannique, presque congénital, et qu'il a scruté les archives Price avec une grande minutie. Je dis bien «semble avoir découvert», car le Fonds Price contient une petite note qui a de quoi donner le frisson aux chercheurs d'un certain âge. La voici:

    Société du Musée du Séminaire de Québec, Archives historiques. Fonds Mgr Arthur Maheux. Ce fonds contient des informations intéressantes sur la compagnie (Price), toutefois, il a été fermé à la consultation par disposition testamentaire et ce, jusqu'en l'an 2017.   (13)

    Cette information est quelque peu étonnante, car dans une notice biographique parue en 1958, on apprend que cet abbé possède «un manuscrit prêt à imprimer Histoire de la Compagnie Price».  (14)   Comme l'abbé Maheux n'est décédé qu'en 1967, il a eu près de 10 ans pour publier son ouvrage. On se perd donc en conjectures sur les raisons de la non publication du volume annoncé. Mais, comme le disait Musset: «Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse?»... puisque le texte de Maheux qui va suivre donne déjà un aperçu de la véritable histoire de la Société des Vingt-et-un. Louise Dechêne saura verser la ration nécessaire pour compléter l'ivresse. Voici donc ce que dit Maheux:

    Il  (William Price) aide le Picoté à organiser la Société des vingt-et-un, qui en 1837 se lance dans plusieurs établissements forestiers le long du fleuve Saguenay. En 1842 il a acheté toutes [les] parts de cette Société et ses moulins vont de Tadoussac à la Grande-Baie. La même année il utilise Peter McLeod fils, pour s'établir à la rivière du Moulin (Chicoutimi) .  (15)

    Dans ce texte, l'auteur a sûrement dilué sa pensée et retenu sa plume en utilisant un euphémisme, car en procédant à un travail approfondi afin de parfaire le classement des archives de la compagnie Price, si bien amorcé par le Colonel Jones, il a sans aucun doute pris connaissance des livres de comptes qui montrent que William Price fut plus que généreux pour son agent et ami, Alexis Tremblay Picoté, son fidèle serviteur, lequel a permis au «Père du Saguenay» de s'introduire en douce dans son Royaume. En effet, les cadeaux que fait Price à son allié viennent de temps à autre enjoliver la prime de 5 pour cent que son patron lui verse régulièrement au rythme des services rendus. À titre d'exemple, William Price offre un jour une montre de grand prix à son agent Alexis Tremblay Picoté et quand celui-ci, devenu veuf, épouse Olive Gagné en 1842, il reçoit de William Price plusieurs anneaux d'or en signe d'amitié.

    Lorsque William Price signa un contrat au moment de l'achat des parts de la Société des Vingt-et-Un, il fit les choses en grand et comme son agent et ami, Alexis Tremblay Picoté, n'était pas tout à fait étranger au bonheur que ressentait le «Père du Saguenay», Price invita Alexis au banquet qui souligna l'événement mémorable. On ne sait trop si ces agapes eurent lieu à La Malbaie, à Tadoussac ou dans la Cité de Champlain, mais l'hôtel choisi était certainement huppé.  Alice Sharples Baldwin raconte l'anecdote qui suit.

   «L'endroit où eut lieu ce repas avait de la classe, car les serviteurs étaient stylés, se démenant ici et là, allant presque au pas de course de la cuisine à la salle à dîner (sans doute une salle privée), changeant et replaçant vaisselle et ustensiles, fidèles à toutes les règles de l'art. Alexis Tremblay était émerveillé et n'en demandait pas tant. Lui qui avait été élevé humblement dans Charlevoix et qui n'avait peut-être jamais vu un «waiter» de sa vie, fut à la fois intrigué et attristé de voir ainsi ces serviteurs s'activer sans cesse.  Sa réaction fait voir en lui le vrai gentilhomme québécois du temps jadis, celui qui savait être courtois pour autrui.  Se penchant vers William Price, il lui souffla à l'oreille: «Mais ces pauvres serviteurs ne font que s'occuper de nous après tout! Ne serait-il pas à propos qu'ils s'assoient et mangent quelque chose en notre compagnie?»»  (16)

    William Price trouva sans doute la réflexion amusante puisque cette histoire s'est transmise jusqu'à nous.

    Il serait illusoire de s'imaginer qu'un tel attachement de William Price pour un homme sans instruction était tout à fait gratuit. En effet, ce fin stratège et cet habile financier négligeait rarement ses intérêts. Quand on sait par ailleurs, en se basant sur le témoignage de Myer Price (17), que depuis 1817 William Price s'intéressait aux pinières du Saguenay, on peut penser que le «Père» de ce Royaume se servait d'Alexis Tremblay pour entrer au Saguenay comme il se servira un peu plus tard de Peter McLeod pour faire un pas de plus dans sa conquête de ce territoire jusqu'à Chicoutimi.
 
 

    Louise Dechêne

    Dix ans après l'abbé Arthur Maheux, Louise Dechêne fait elle aussi un travail poussé sur William Price et ses compagnies. En 1964, elle présente, à l'Université Laval, une «thèse de licence ès lettres (histoire) intitulée «William Price, 1810-1850». Comme les deux chercheurs ont eu accès aux mêmes archives de la Compagnie Price, Louise Dechêne en arrive à une conclusion qui doit ressembler à celle découverte par Maheux. Aussi peut-elle déclarer en page 69 de sa thèse:

  «Nous formulons l'hypothèse que les Vingt-et-Un n'ont jamais été autre chose qu'une créalion de William Price.»

    Voici comment on peut décrire l'épopée saguenéenne en prenant comme toile de fond la thèse de Louise Dechêne:

    Il est probable que William Price n'aurait pu obtenir, en son nom, un permis d'exploitation du bois sur les Postes du Roi, chasse-gardée de la Compagnie de la Baie d'Hudson.  Il avait donc intérêt à pénétrer au Saguenay par personnes interposées. Or il était déjà établi à La Malbaie, donc à la porte du Saguenay. Alors, pourquoi ne pas se servir des gens de ce patelin, eux qui désiraient tant y entrer mais pour une autre raison: celle d'établir leurs enfants sur ces immenses terres presque à portée de la main? Cette façon d'agir de William Price, homme habile et diplomate consommé, est bien dans ses habitudes; il se sert merveilleusement de ceux qui l'entourent puis il décroche toujours le beau rôle, celui de sauveteur et de pacificateur. Lorsqu'on se plaint de ses adjoints, il joue de diplomatie pour réparer les pots cassés; c'est particulièrement vrai lorsqu'il s'agit de Peter McLeod le plus tapageur de ses lieutenants.  Un citoyen sans aucun doute très audacieux, mais peu instruit, qui se trouve, «par hasard», l'homme de confiance de William Price à ses installations forestières de La Malbaie, a la brillante idée de former une société de vingt et une parts. Les actionnaires prennent entente avec l'honorable George Simpson, gouverneur de la Compagnie de la Baie d'Hudson «pour se faire transférer la licence préalablement obtenue par celui-ci de tirer 60,000 billots des pinières du Saguenay» (18).  William Price, bon prince, consent à aider les sociétaires en leur promettant d'acheter leur bois et de leur fournir les fonds nécessaires pour mettre en marche leur entreprise. C'est l'altruisme à son meilleur!

    Enthousiastes, les membres de la Société des Vingt-et-Un brûlent les étapes. Au lieu d'y aller progressivement, ils s'éparpillent et on les retrouve partout à la fois, s'empressant de bâtir un moulin là où il y a une chute d'eau favorable. Ils font exactement ce que William Price ferait s'il pouvait pénétrer au Saguenay et éliminer d'avance tous ses concurrents.

    Après quelques mois d'opération, le scénario imaginé en vient au dénouement prévisible: la Société des Vingt-et-Un est menacée de faillite et le protecteur des sociétaires, William Price, les tire de ce mauvais pas en achetant leurs moulins. Le hasard faisant bien les choses, son rêve se réalise: il agrandit son empire et cherche à l'établir sur des bases solides. En ce qui a trait aux gens de Charlevoix, ils ont eux aussi atteint leurs aspirations. Ils sont maintenant établis au Saguenay pour y rester et, peu à peu, l'immense Royaume se peuple. L'habile «Père du Saguenay» trône en maître, consolidant ses acquis et travaillant toujours par personnes interposées: Peter McLeod à Chicoutimi, James Hickey et John Lesueur à la Rivière-du-Moulin, Robert Blair à Grande Baie, Mars Simard à Bagotville et au Grand-Brûlé, puis, plus tard, Damase Boulanger, au Lac Saint-Jean.

    Ce qui permet de penser qu'il peut y avoir une entente secrète entre Price et la Société des Vingt-et-Un, c'est que tout se passe comme si les membres de cette Société se dirigent sciemment et allègrement vers un désastre financier en dérogeant aux lois les plus élémentaires d'une saine administration. S'ils avaient voulu vraiment se lancer dans l'exploitation forestière, les vingt et un associés auraient agi avec plus de circonspection en concentrant d'abord leurs efforts sur un très petit nombre de scieries. Les prêts de William Price auraient aidé le départ de l'entreprise et, peu à peu, l'organisation aurait progressé. Mais ce n'est pas ce qui se produit. Les Vingt-et-Un s'emballent et ne peuvent voir une chute d'eau favorable sans y bâtir un moulin. Ils accomplissent, en fait, ce que William Price à fait ailleurs et qu'il ferait lui-même au Saguenay s'il en avait la possibilité: ils s'installent partout. De là à conclure qu'il y a une entente tacite entre William Price et Alexis Tremblay Picoté, porte-parole des Vingt-et-Un et agent de Price, il n'y a qu'un pas et fort petit.

    Il faut peut-être voir dans certaines réticences des autorités religieuses concernant Alexis Tremblay une méfiance envers ce dernier qu'on croit peut-être de connivence avec Price et qui semblerait plus alléché par son 5% de commission et les autres petits cadeaux qu'il reçoit de William Price de temps à autre que par son dévouement envers ses compatriotes. Par exemple, cet extrait d'une lettre que Mgr Signaï  fait parvenir au Père Honorat en dit long sans donner de précisions:

    Ainsi en 2e lieu, je désire que vous conserviez les patrons déjà donnés aux deux chapelles de la Grande-Baie et à celle de Chicoutimi. Quant à St-Alexis donné à la première chapelle de la Grande-Baie, vous pouvez être assuré qu'il n'a pas été choisi pour faire honneur à un des premiers exploitateur (sic) de la colonie, mais bien parce qu'il est l'un des saints qui figurent sur le calendrier et qu'il a un office particulier dans le missel et le bréviaire.  (19)

    Ou cet autre extrait, cette fois tiré d'une lettre du Père Honorat où ce missionnaire renchérit en écrivant:

    Au sujet des patrons, Marie ne devrait pas être sous la loi commune, elle est à nous notre patronne spéciale et sous le beau vocable de son Immaculée Conception. Sur les premiers feuillets du registre, elle est appelée Notre-Dame, il paraît que plus tard on n'aurait demandé Saint Alexis qu'en considération pour Alexis Tremblay qui n'est pas maintenant ici, et pour cause à ce qu'il paraît, en odeur de Sainteté. (20)

    Mais revenons à la pétition de William Price de 1849 où il indique la façon héroïque dont il fit preuve pour devenir propriétaire de presque tous les moulins de la région du Saguenay. Il l'avait fait tout simplement pour aider de pauvres colons à se sortir d'embarras après la rupture des estacades et l'éparpillement des billots dans toutes les directions. L'histoire est belle mais reflète-t-elle la réalité?  S'il faut en croire la version de William Price tous les colons oeuvrant dans les pinières auraient été des novices en la matière. Pourtant Alexis Tremblay Picoté et Thomas Simard étaient là et d'autres aussi qui avaient de l'expérience depuis fort longtemps dans les opérations forestières. S'ils avaient été assez habiles pour construire neuf moulins, ils devaient être également assez expérimentés pour y transporter des billots. Ce n'était pas la première fois qu'ils voyaient des estacades. On a allégué aussi que la boisson coulait à flot et que l'ivrognerie aurait été une des raisons majeures du bris des estacades. Autre raison contestable. Qui aurait été le fournisseur de tant de boisson? Et comment compter autant d'ivrognes dans une si petite communauté formée d'excellents citoyens qui venaient à peine de quitter La Malbaie.  On se méfie d'un seul témoin.  Il en faut au moins deux pour établir une preuve.  Aussi faut-il être encore beaucoup plus prudent lorsqu'une seule personne est appelée à la barre, qu'elle n'a pas été témoin des événements et que la conclusion est complètement en sa faveur. C'était le cas du mémorialiste.

    Après de telles aventures qui avaient débuté par la fondation d'une société mise sur pied par un illettré génial que William Price savait récompenser à l'occasion, pour se terminer par un dénouement «inattendu» qui permettait à Price d'entrer au Saguenay par la grande porte, on est presqu'assuré que le «Père du Saguenay» possédait Le Prince de Machiavel dans sa bibliothèque lui qui s'intéressait à tous les secteurs des sciences humaines. Il savait, en effet, s'attacher de dévoués ministres; le temps et les circonstances faisaient le reste.

    Nous venons de faire voir à vol d'oiseau la pensée un peu sibylline d'Arthur Maheux et celle beaucoup plus claire de Louise Dechêne, mais cette ébauche suffit pour étayer la thèse voulant que William Price, aidé par Alexis Tremblay Picoté, ait été en quelque sorte le véritable fondateur de la Société des Vingt-et-Un.
 
 

    Jean-Paul Simard

    Mais un autre chercheur vient se joindre aux deux précités, Maheux et Dechêne, pour montrer le rôle important que William Price a joué dans la fondation de la Société des Vingt-et-Un. Il nous révèle en même temps le nom d'un autre partenaire: Thomas Simard qui n'est pas à dédaigner. Voici un texte où, en quelques lignes et avec brio, l'historien Jean-Paul Simard explique pourquoi la fondation de la Société des Vingt-et-Un fut longtemps si nébuleuse:

    Le rôle joué par Thomas Simard dans le transfert de la licence à la Société des Vingt-et-Un est longtemps demeuré obscur; la découverte de nouveaux documents permet d'y voir plus clair, sous ce nouvel éclairage, la Société des Vingt-et-Un est sans contredit la couverture officielle, le paravent derrière lequel se cache William Price. À cette période de tension, la prudence politique exige de mettre sous veilleuse la nature réelle de la transaction: l'achat de la licence fait par Thomas Simard et son coût payé immédiatement par une avance secrète de William Price, la confection d'un contrat fictif rédigé à l'intention des Vingt-et-Un dans lequel Thomas Simard se reconnaît encore redevable envers l'Honorable Compagnie de sa dette complète, enfin le cautionnement fourni par les Vingt-et-Un envers ce pseudo-créancier (22).  Le réaliste Thomas Simard n'hésite pas à se prêter à pareil jeu politique; d'ailleurs l'opinion canadienne-française en sera satisfaite, le blason de la Compagnie de la Baie d'Hudson redoré, et les habitants de Charlevoix verront se réaliser leur rêve. Tant pis si l'ouverture du Saguenay s'opère avec l'aide puissante mais discrète du tutorat de Price! À la Malbaie on ne peut réunir un capital suffisant à pareille entreprise.  Lorsque les temps seront meilleurs, il sera toujours temps de dévoiler au grand jour les dessous de l'affaire. (23)

    Le voile est maintenant levé. Toutes ces études portant sur le vrai visage de la Société des Vingt-et-Un nous aident à mieux comprendre pourquoi tant de gens qui ont écrit sur cette Société nous font voir Alexis Tremblay Picoté et William Price comme deux étrangers. C'est que la stratégie ourdie vers 1837 a parfaitement fonctionné.  Maintenant que le temps a fait son oeuvre, nos contemporains peuvent contempler la vérité en face.

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13 ANQC, FP

14 Vedettes 1958, 2e édition, p. 183-184.

15 A. Maheux,  Un marchand de Québec: William Price, Revue de l'Un. Laval, Vol. IX, no 9, avril 1955,
p. 719.

16 Adaptation, Voir, A. Sharples Baldwin. The Price family, pioneers of the Saguenay, p. .

17 Myer Price, Price Brothers revisited, in The Canadian paper journal, vol. XIII, No 1, January, 1977.

18 Histoire du Saguenay (l 938), p. 160.

19 Signaï  à Honorat, lettre du 27 mars 1846. 20 G. Carrière, Planteur d'églises... p. 120. Française, Paris,    Brodard et Taupin, 1972,
p. 123.

22 Il convient ici de faire connaître le contenu complet d'une référence donnée par J.-P. Simard. Voici ce texte: Archives nationales du Québec, greffe de Charles-Hérménégilde Gauvreau, no 144, 19 octobre 1837, «cautionnement d'Alexis Tremblay dit Picoté et autres en faveur de l'Honorable Compagnie de la Baie d'Hudson». Note: «La calligraphie de ce contrat, à l'exception du dernier paragraphe, est la même que les deux précédents signés devant L.T. McPherson Ce qui laisse croire que tout le plan a été conçu à Québec même et que Alexis Tremblay et autres de même que le notaire Charles Gauvreau ne font qu'exécuter une action concertée d'avance».

23 Saguenayensia, janvier-février 1978, p. 5. «Biographie de Thomas Simard», par Jean-Paul Simard.