La construction du chemin Kénogami

Lorsqu'en 1848 l'arpenteur Lefrançois monte pour la première fois au Lac-Saint-Jean, un ennemi implacable arrête sa progression: le climat et l'absence totale de voies de communication.  Lui et ses hommes prennent six jours pour parcourir la faible distance qui sépare le lac Kénogaimi de la rivière des Aulnais.  Avec de frêles canots d'écorce et des "cajeux" comme embarcations, avec l'hiver qui se prépare en ce début d'automne, ils sont obligés de casser la glace à coups de rames pour se frayer un canal à travers des eaux à demi-gelées.

C'est la voie traditionnelle empruntée depuis des siècles par les Amérindiens et les coureurs de bois.  L'été on s'accommode du réseau bien connu qui part de l'embouchure de la rivière Chicoutimi, passe par le lac Kénogami, communique à la rivière des Aulnais par le lac Kénogamichiche, pour atteindre finalement le lac Saint-Jean.   L'hiver, c'est le chemin emprunté par les traîneaux à chien.  Ce dernier trajet est moins bien connu.  Il débute sur une Pointe entre les lacs Vert et Kénogamichiche, puis rejoint en ligne droite l'embouchure de la rivière Couchepagane.

C'est ce réseau de communication archaïque qui entrave la colonisation et l'empêche d'avancer vers des contrées moins accessibles.  Seules les organisations bien pourvues de moyens peuvent espérer porter la colonisation plus avant dans de telles circonstances.  Il faut à tout prix pratiquer une voie de communication carrossable, sans quoi toute tentative de colonisation paraît vouée à un échec certain.

Avec l'arrivée des sociétés de colonisation à la fin de la décennie 1840, la nécessité d'ouvrir des chemins aux nouveaux établissements apparaît de plus en plus évidente.  Parmi ces traits d'union nécessaires aux jeunes colonies du Haut-Saguenay, trois sont indispensables: celui de Grande-Baie à Métabetchouan, celui entre Grande-Baie et Chicoutimi, celui entre Grande-Baie et le fleuve SaintLaurent.  Un coup ce réseau routier complété, il faudra s'occuper de relier Québec au Lac-Saint-Jean. 

Au début des années cinquante (1850) tous ceux portant un intérêt à la colonisation du Haut-Saguenay s'interrogent en vue d'identifier le meilleur tracé possible.  Le plan proposé par l'arpenteur provincial Ballantyne suggère de partir de Grande-Baie, de passer par Laterrière et de se rendre directement à Métabetchouan via Hébertville.  L'idée est intéressante mais se heurte aux intérêts des communautés établies depuis belle lurette autour du réseau traditionnel établi à Chicoutimi.   Certains croient tellement à ce tracé qu'ils vont même jusqu'à proposer le creusage d'un canal entre le Lac et la Baie.

En 1854, le gouvernement débloque 1 050 livres pour faire débuter les travaux du premier tronçon.  De son point de départ (au Portage-des-Roches à la décharge du lac Kénogami) jusqu'à son terme au poste de Métabetchouan (Desbiens),  le chemin s'étendra sur une longueur de 38 milles.  Du Portage-des-Roches au canton Labarre, le parcours est peu avantageux; on y rencontre des savanes, des roches et du sable en plusieurs endroits.  A partir de la rivière Cascouia le chemin traverse d'excellentes terres jusqu'au lac Saint-Jean. C'est le royaume du merisier, de l'épinette noire et blanche, du bouleau et du tremble.  Plus près de la rivière Couchepagane, les forêts sont peuplées par les frênes, les ormes séculaires et les cèdres.

Cela prendra cinq ans pour terminer la première portion qui consiste à aller rejoindre le lac Saint-Jean.  Ce chemin est sensé devenir la principale artère par où la colonisation, le commerce et l'industrie doivent pénétrer à l'intérieur de cette partie du territoire. Cependant, en cette fin des années cinquante, nous pouvons plus parler d'une percée à travers la forêt que d'une route carrossable.  Il suffit de relire les commentaires des voyageurs pour constater l'état lamentable de ce qui semble n'être encore qu'un sentier.  À l'automne, il est à toute fin pratique inutilisable.

En 1862, le parcours s'étend sur une distance de 48 milles et atteint le lot 31 du premier rang double de Caron.   De ce total, 28 milles sont carrossables en voiture en tout temps et quinze seulement par les voitures d'hiver.  Au début des années 1860, les travaux avancent moins rapidement.  C'est devant la promesse d'une liaison convenable que plusieurs colons s'établissent sur les terres de la future paroisse de Saint-Jérôme.  Une terrible disette qui afflige la population jeannoise, en 1863, largement publicisée dans l'Opinion Publique, aura au moins l'effet positif de relancer les travaux.

En 1870, la nouvelle paroisse de Saint-Jérôme n'est plus aussi isolée des autres communautés qui la bordent.  Les liaisons sont maintenant assurées vers l'est et vers l'ouest, du moins jusqu'au poste de Métabetchouan.  À St-Jérôme, non loin de la chapelle, un pont de poutres de cèdre traverse la rivière Couchepagane.  Toutes ces modestes améliorations permettent à la jeune colonie de se raffermir et de se développer.

Avant l'arrivée du chemin de fer et la construction de l'embranchement Chicoutimi-Chambord, le chemin Kénogami reste la seule voie reliant le bassin du lac Saint-Jean au Saguenay.  En 1880, il n'est pas encore terminé et ce qui a été réalisé dépasse à peine le canton Ouiatchouan.  Les colons habitant au-delà la paroisse de Notre-Dame-du- Lac-Saint-Jean (Roberval) y ont accès seulement après avoir emprunté un sentier ou même le canot, comme au plus beau temps de l'époque des fourrures.  Nous devons au chroniqueur Arthur Buies une des plus savoureuses descriptions de l'état du chemin Kénogami à la fin du siècle:
«Le chemin Kénogami est un des plus beaux de la province.  Il n'a d'autre défaut que celui d'être parfois trop sablonneux; d'autres fois, il devient pâteux, dans les fortes pluies, là où c'est la terre glaise qui domine, comme sur les bords du lac Kenogamichiche, mais pour de courts intervalles seulement.  Il est coupé par de nombreux ruisseaux et petites rivières, sur lesquels il a fallu construire des ponts et des ponceaux.  Comme le sol est impropre à la culture du côté sud du lac Kenogami, sur une longueur d'environ vingt-cinq milles, et qu'il s'y trouve par suite très peu de colons, le gouvernement est obligé de veiller Iui-même par ses agents à ce que le chemin soit en bon ordre; et, pour se rembourser des frais qu'il lui en coûte, il a fait placer, à l'extrémité ouest du lac Kenogami, une barrière qu'on ne peut franchir qu'en payant un droit de dix centins.'