L'alouette en colère
Félix Leclerc



J'ai un fils enragé
Qui ne croit ni à dieu
Ni à diable, ni à moi
J'ai un fils écrasé
Par les temples à finances
Où il ne peut entrer
Et par ceux des paroles
D'où il ne peut sortir

J'ai un fils dépouillé
Comme le fût son père
Porteur d'eau, scieur de bois
Locataire et chômeur
Dans son propre pays
Il ne lui reste plus
Qu'la belle vue sur le fleuve
Et sa langue maternelle
Qu'on ne reconnaît pas

J'ai un fils révolté
Un fils humilié
J'ai un fils qui demain
Sera un assassin

Alors moi j'ai eu peur
Et j'ai crié à l'aide
Au secours, quelqu'un
Le gros voisin d'en face
Est accouru armé
Grossier, étranger
Pour abattre mon fils
Une bonne fois pour toutes
Et lui casser les reins
Et le dos et la tête
Et le bec, et les ailes
Alouette, ah!

Mon fils est en prison
Et moi je sens en moi
Dans le tréfonds de moi
Malgré moi, malgré moi
Pour la première fois
Malgré moi, malgré moi
Entre la chair et l'os
S'installer la colère

«À la fin il déposa sa guitare sur le lit et me demanda :
-Qu'est-ce que t'en penses?

Je fus d'abord ému, puis après un moment de silence je lui dis :
-C'est une très belle chanson! Je suis convaincu qu'elle aura un retentissement assuré compte tenu de la situation actuelle au Québec.

Quelques mois au paravent, le Québec avait vécu les tristes événements qui avaient amené le gouvernement fédéral à imposer la Loi sur les mesures de guerre. Chantre des valeurs catholiques ancestrales, s'étant, jusque-là, toujours tenu à l'écart du débat politique québécois, Félix présentait, avec cette chanson, tendue comme un ressort, presque plus longue à lire qu’à chanter, sa vision d'un Québec pillé et dépossédé. Il devint par la suite, le chanteur en colère, donnant sa voix à la révolte de tout un peuple et l'un des plus farouches partisans de l'indépendance du Québec.»
 
Raoul Desmeules