L’inondation de 1876 à Roberval

Six ans après l'épreuve du Grand Feu et quatre ans après la construction de l'église, le lac soumit la paroisse à une nouvelle épreuve.  En 1876, Roberval passa par la plus grande inondation de son histoire. 
 

A l'époque de la naissance de Roberval, l'homme avait déjà imposé ses premiers ouvrages au débouché naturel du lac : sept barrages, des estacades et une glissoire de plus de 5,000 pieds sur la Petite Décharge pour le passage des billots.  Un incendie amena une reconstruction en 1875.  En 1876, les deux déversoirs se révélèrent trop étroits et l'inondation entraîna une campagne pour l'élargissement des Décharges.  Ce n'était pas la première fois ni la dernière que le lac se soulevait un peu trop.  Il s’était haussé en 1867, assez pour briser une partie de la canalisation de la Petite Décharge, et de nouveau en 1871, alors que le chemin public de Roberval avait été englouti sous plusieurs pieds d'eau à la Pointe Plate.  D'après les rapports officiels, il s'élevait à chaque printemps de 15 à 34 pieds au-dessus de son niveau d'hiver, et de 3 à 4 pieds l'automne.

A la fin de mai et au début de juin 1876, le gonflement s'accrut donc plus qu'à l'ordinaire et saccagea un barrage et 1,800 pieds de glissoire à la Petite Décharge.  A Roberval, un dimanche matin, le vent du nord-est charroyait l'eau jusqu'aux marches de l'église.  Le curé Delage tourna la grand'messe en messe basse et donna toute permission aux habitants d'enfreindre le repos dominical pour travailler au sauvetage. « Allez sauver ce que vous pouvez. »

La maison d'Ephrem Brassard, voisine de l'église, se trouva dans un îlot.  Celle de Ferdinand Harvey, bâtie pièce sur pièce, s'écroula sous son toit.  Les jardins étaient faits. Chez Télesphore Pilote on se hâta d'arracher les échalottes pour ne pas les perdre et de transporter le stock de pelleteries dans une bâtisse plus éloignée (Pilote commerçait les fourrures avec Eucher Otis).  Des billots surnageaient à la dérive.

Chez Augustin Girard, le four fut emporté avec le pain qui y cuisait, puis la maison elle-même, durant la nuit du 30 mai.  Tandis qu'on sortait les meubles par les fenêtres, les vagues entraient dans le bâtiment avec des billots.  On se refugia dans la grange.  Toutes les propriétés de la rive du lac furent endommagées.

Une des conséquences générales de cette inondation fut le changement du parcours du chemin.  Le 12 juin, la paroisse fut convoquée en assemblée par le conseil municipal, alors présidé par Sylvestre Bouchard, pour prendre de nouvelles mesures de voirie, car le chemin en était sorti «brisé complètement» et devenu «impassable».   On adressa des demandes au gouvernement pour venir au secours des colons inondés.  Une requête, qui n'était pas partisane cette fois, fut préparée, et une délégation se rendit même à Québec, composée du curé Delâge, du député fédéral du comté, Ernest Cimon, et du sénateur D.-E. Price.  Trois citoyens furent nommés pour faire un nouveau tracé : Thomas Jamme, Israël Dumais et Octave Boivin.

Le gouvernement commença la réfection de la voie publique dans l'Anse durant l'été.  Mais la réadaptation fut lente et difficile.  L'assemblée publique avait résolu de changer tout le chemin de front de la paroisse.  Par la force de l'usage cependant, on revenait au chemin brisé, près du lac, durant l'hiver suivant, en attendant la finition de l'autre.  En 1877, le chemin officiel remonté sur les coteaux subit de nouvelles améliorations.  Dans l'Anse, vieux et nouveau chemins se disputèrent la faveur publique durant quelques années.  En 1883, on revint définitivement «au pied des côtes», du moins pour une partie.  Mais le tronçon qui passait sur la Pointe Plate, de niveau particulièrement bas, fut abandonné à jamais.

L'inondation de 1876 changea le cours de la formation du village.  La section du grand chemin riverain qui était appelée à devenir la rue principale céda ce privilège à une voie parallèle, la future rue Saint-Joseph, moins exposée à la crue des eaux.  Ce n'est toutefois que la construction du couvent des Ursulines, en 1882, qui amena la coupure définitive de ce vieux chemin de grève, dont il resta deux tronçons : la rue Notre-Dame et la rue Arthur.

Comme le Grand Feu, cette épreuve avait créé un moment de stupeur.  Mais après quelques années, on ne s'en trouvait pas plus mal.  D'autres raz-de-marée s'échelonnèrent par la suite moins graves en général : 1896, l906, 1908, 1926 et 1928.