La fin du flottage du bois sur le lac S-Jean (vidéo)
La « Compagnie de Navigation du Lac St-Jean et du Saguenay » obtint ses lettres patentes le 15 mars 1906, et établit ses quartiers dans l'ancien magasin d'Euloge Ménard.  Elle inaugura son service le 16 mai par une excursion à l'endroit favori, Péribonka, maintenant prolongé par Honfleur.  Le rédacteur du Lac St-Jean en était et il écrivit :

«Le  Mistassini, comme un conquérant, remontait majestueusement la Péribonka; chacun de nous, tantôt à bâbord, tantôt à tribord, regardait silencieusement le travail fécond du défricheur, lorsque l'un des officiers de l'équipage désigna à notre attention une propre maisonnette, en nous disant: ceci, c'est l'école.  En effet, au même instant tout un essaim d'écoliers et d'écolières sortit de cette ruche et vint se ranger sur le bord de la falaise, à quelques envergures seulement où nous devions passer.  Eh bien ! ce simple événement nous émut ; la vue de cette rangée de petits garçons bien mis. et de fillettes aux beaux tabliers blancs fit vibrer en nous les sentiments les plus intimes de notre être. Devant ce spectacle, nous nous découvrons, nous saluons. Le Mistassini  lance aux échos de cette magnifique région le sifflement de ses puissantes machines.  Et oui! salut à toi noble enfant et espoir de la Patrie. Apprends dans cette humble école l'amour de ton Dieu et de ta race. (...)  Dépêchons-nous de vous donner, comme chacun de nous se dépêchait de le demander, le nom de l'institutrice de cette école. C'est Mademoiselle Eva Bouchard,  fille de M. Adolphe Bouchard de Péribonka.  Eh bien ! lorsque dans une paroisse, l'école est tenue sur un bon pied, vous êtes sûr d'y trouver des habitants intelligents, des habitants progressifs, des habitants soucieux de leurs intérêts, et en effet, tels sont ceux de Péribonka.»

 La compagnie de Navigation employa d'abord le Mistassini et le Péribonka, fit l'acquisition du Marie-Alma et du Roberval, changea son horaire trois fois et lança son bateau-type à fond plat, baptisé symboliquement Pikouagami. Celui-ci fit son voyage d'essai à Saint-Félicien le 28 juin. Il fut béni le 3 juillet par le curé Paradis, à l'issue d'un  banquet présidé par le ministre de la Colonisation, J.-H. Prévost.  La ville avait fait faire le ménage du quai, fort encombré ; le maire Scott fit les honneurs de la fête et les députés et les journalistes s'attablèrent à l'Hôtel Roberval pendant qu'un orchestre jouait La Marseillaise.

Le Pikouagami restera le plus fameux de tous nos caboteurs. Les gens lui décernèrent un nom lapidaire :  la Barouette, parce qu'il rappelait une brouette avec son arrière-train carré et son unique roue qui battait une largeur d'eau de 8 pieds. Il tirait moins de 20 pouces d'eau, avec sa quille effacée. Les moindres vents étaient donc une menace pour ce bloc sans prise, qui se laissait pousser de tous côtés. Il entra à reculons dans le port de Roberval plus d'une fois.  La compagnie navale avait voué la Barouette aux rivières basses de l'ouest.

La brave Barouette essuya bien des accidents dans ces rivières.  Elle frappe un rocher et s'écorche sur l'Ashuapmouchouan dès sa première saison.  Elle se surcharge, un jour, à Mistassini, en 1908, en prenant plusieurs centaines de boîtes de bleuets en sus de sa cargaison normale. Elle échoue sur un banc de sable en descendant la rivière; ses hommes n'ont pas le choix: sur un canot et une chaloupe, ils transportent le fret à terre, à commencer par les bleuets, qui recouvrent tout, dans la cale, dans les cabines, sur le pont.  En fouillant le sable, la Barouette parvient à se remettre à flot, et, chargée de nouveau, elle continue tout bonnement vers le lac. Mais la lame y est trop violente, et le caboteur retourne dans la rivière. Il y échoue une seconde fois... et repart le lendemain.  La même année, la Barouette frappe un écueil sur l'Ashuapmouchouan et fait naufrage. En 1909, elle est défoncée par un tronc d'arbre à l'entrée de la Mistassini, chargée de 400 sacs de farine; le capitaine Lindsay bouche le trou avec un de ces sacs et décharge le reste en attendant qu'elle soit remorquée. On s'étonne que le Pikouagami n'ait jamais causé d'accident mortel, comme la généralité de la flotte, d'ailleurs. Bref, il eut une carrière pleine d'aventures, servant aussi bien au transport lourd qu'aux jolies excursions, et fut converti finalement en remorqueur pour le moulin McLaren, à Pointe-Bleue.

Quant à la compagnie qui l'avait construite, elle ne vécut pas deux ans. Malgré ses affiliations au ministère de la Colonisation et à la compagnie du chemin de fer, elle abandonna ses opérations discrètement en 1907, accusée d'avoir failli à ses engagements.  Les plaignants étaient eux-mêmes des navigateurs qui se trouvaient lésés, victimes du monopole que cette compagnie avait forcément établi.  Une enquête légale fut instituée, et le journal robervalois tira les conclusions : « Aucune compagnie de navigation ne pourra donner un service satisfaisant tant que le problème de l'éclusage de la Décharge n'aura pas été résolu. » 

Après la chute de la Compagnie de Navigation, la Barouette était restée la propriété du Chemin de fer.  Elle fut radoubée et munie d'un troisième gouvernail en 1908, et le capitaine Georges Lindsay l'acheta en 1909. Les deux aînés, le Colon et le Péribonka,  Le lourd Roberval, le petit Nord, le Marie-Alma, le petit Arthur continuèrent de croiser le lac, le Roberval transportant les ballots de pulpe du moulin de Saint-Amédée, la Barouette chargeant du foin, du bois, de la pierre, etc.  C'est la ligne de Péribonka qui fut la plus constante et la plus durable.  Le ministère de la Colonisation donnait encore des subventions aux navigateurs sur recommandation de la Chambre de Commerce du Saguenay.  Il les retira en 1918.