Les faits exposés par Michelle Guitard dans l’extrait suivant font la lumière sur les intentions réelles de la compagnie de la Baie d’Hudson en relançant le poste de Métabetchouan en 1850. 

Extrait de...
Des fourrures pour le roi au poste de Métabetchouan, pp. 154 - 157, Michelle Guitard

La compétition

L'acquisition du bail des Postes du Roi en 1802 par la Compagnie du Nord-Ouest changea la situation.  Après l'achat des postes du Témiscamingue en 1795, cette compagnie s'était aperçue que la protection de cette région exigeait un contrôle des Postes du Roi et de la Mauricie.  Cette fois, la Compagnie de la Baie d'Hudson se sentit menacée et tenta sans succès d'empêcher l'établissement de la Compagnie du Nord-Ouest laquelle cherchait à obtenir de fait un droit de passage par les postes du Saguenay pour aller à la Baie James.  La Compagnie du Nord-Ouest demeura au sein de ces postes, mais fut contrainte d'abandonner l'île Charlton, dans la baie d'Hudson, où elle fut présente de 1803 à 1806.

Les locataires ayant précédé la Compagnie de la Baie d'Hudson dans les Postes du Roi n'avaient appliqué aucune politique de conservation de la faune et, en 1824, le territoire était pour ainsi dire vidé de ses animaux à fourrure.   Les revenus des Postes du Roi provenaient de la chasse effectuée dans les régions nordiques sur le territoire de la Compagnie de la Baie d'Hudson.  Après une lutte acharnée avec les locataires, de 1822 à 1832, elle acheta le bail des Postes du Roi dans le but avoué de protéger son domaine autour de la baie d'Hudson.  Elle applique aux Postes du Roi le programme d'extermination des animaux à fourrure utilisé sur d'autres territoires frontaliers à partir de 1828.

«Il est recommandé dans tous les territoires frontaliers d'encourager les Amérindiens à chasser jusqu'à l'extinction les animaux du pays car c'est seulement en détruisant toutes les races d'animaux à fourrure sur les frontières que l'on pourra protéger notre territoire contre les incursions de traiteurs rivaux».

En 1857, le "gouverneur" de la Compagnie de la Baie d'Hudson affirmait que tous les territoires facilement accessibles étaient taris de leurs ressources fauniques.  La compagnie tirait désormais ses profits de la traite dans les régions nordiques, ce qui lui permettait de continuer la compétition là où les échanges traditionnels avaient été modifiés.

En effet, au moment de l'installation de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans les Postes du Roi, deux compétiteurs envahissaient graduellement le Saguenay et le lac Saint-Jean; l'un était un marchand de fourrures canadien, l'autre un marchand de bois.  En plus de détruire l'habitat de la faune, les marchands de bois amenaient avec eux des bûcherons heureux d'arrondir leurs fins de mois en frappant, en chassant ou en traitant avec les Amérindiens.  Pour tenter de les contrôler, la Compagnie de la Baie d'Hudson s'aventura dans le commerce du bois sur le Saguenay.  À peine avait-elle obtenu un permis de coupe de bois du gouvernement en décembre 1836 qu'elle changea d'avis. Le 16 octobre 1837, elle transféra ce permis à Thomas Simard, commerçant de La Malbaie. Cinq ans plus tard, William Price, ex-associé de Simard, achetait toutes les scieries de ce dernier sur le Saguenay et agrandissait son commerce.  En 1844, plus de quatre cents familles et dix-sept compagnies d'exploitation forestière s'étaient établies sur le Saguenay.  Les marchands, les colons, les bûcherons, les capitaines de navires ainsi que les marins, tous traitaient avec les Amérindiens au détriment de la locataire des Postes du Roi, qui envisagera d'abandonner ces derniers.  Elle n'en fit rien, mais déménagea le plus gros de ses activités de traite avec les Amérindiens à Métabetchouan afin de les éloigner du Saguenay.

La Compagnie de la Baie d'Hudson se serait probablement peu inquiétée de la présence des traiteurs indépendants si elle avait eu le monopole de l'exportation des fourrures au Canada.   Mais ses  privilèges d'exclusivité n'étaient valables que pour la terre de Rupert, c'est-à-dire ses territoires sis au-delà des frontières de la colonie.  Or, surtout depuis le début des années 1830, le commerce des fourrures canadien prenait de l'essor et les marchands-fourreurs devenaient des compétiteurs non négligeables.

L'industrie canadienne de la fourrure avait pris son essor après la disparition de la Compagnie du Nord-Ouest et au moment où la métropole britannique s'était dirigée vers la libre entreprise dans ses politiques économiques.  L'expansion démographique de la population canadienne et l'évolution économique de la société avaient créé une demande pour les fourrures à laquelle voulaient répondre nombre de marchands-fourreurs.

La Compagnie de la Baie d'Hudson voulait empêcher l'expansion des petits entrepreneurs engagés dans ce commerce, en éliminant les traiteurs libres et en entravant l'établissement d'ateliers de transformation des pelleteries.  Mais elle eut peu de succès; sa politique d'extermination des animaux à fourrure sur les frontières de la colonie ne fit qu'encourager les trappeurs et les chasseurs indépendants à pénétrer de plus en plus loin à l'intérieur de son propre territoire. De plus, elle ne parvenait pas à empêcher les marchands généraux, les marchands de bois, le personnel des traversiers, les pêcheurs, les bûcherons et les fermiers de troquer des peaux contre des marchandises ou contre des espèces sonnantes.  Ainsi, Price, le marchand de bois installé sur la rive de la Métabetchouan en face du poste, aurait engagé un Abénaki nommé Pierre Antoine pour traiter à l'embouchure de la Chamouchouane pour lui.

Ces marchands ou ces cultivateurs devenus traiteurs vendaient à leur tour les fourrures aux marchands-fourreurs de Québec et surtout de Montréal.  Ces derniers se faisaient une dure concurrence en offrant de l'argent comptant pour les peaux brutes.  Mais, n'ayant pas de frais d'établissement ni d'équipement à soutenir en pays de traite, ils menaçaient la Compagnie de la Baie d'Hudson en offrant des prix très compétitifs.

L'achat des fourrures avec de l'argent au lieu du troc contre ces marchandises eut des conséquences très importantes pour la Compagnie de la Baie d'Hudson.  Elle fut contrainte de payer en argent les fourrures aux trappeurs et aux chasseurs, qui allaient acheter des marchandises aux marchands généraux ou aux fermiers.  N'étant plus la seule à ravitailler les Amérindiens, elle dut adapter ses prix à ceux de ses compétiteurs comme elle l'avait fait avant 1821.  Enfin, avec la présence de chasseurs indépendants et d'une clientèle de colons qui désiraient acheter des marchandises au comptant sans nécessairement apporter des fourrures, la Compagnie de la Baie d'Hudson modifia ses pratiques commerciales et s'engagea dans le commerce de détail tout en continuant celui des fourrures.