Le grand feu de 1870



Extraits de différents livres d'histoire de la région

C'était en mai 1870, après un printemps sec et sans peu de pluie; les colons du lac St-Jean avaient même profité d'une température clémente pour faire leurs semailles et tout s'annonçait bien, comme le déclare Mgr Victor Tremblay, dans son livre Histoire du Saguenay. Quand tout à coup, après une pluie de soufre tombée la veille, voici que le 19 mai, vers 11 heures du matin, une fumée épaisse s'élève dans le ciel. Un feu d'abattis, sur la terre des Savards à la rivière à l'Ours (Saint Félicien), soulevé par un vent furieux et violent de l'ouest, se communique bientôt aux autres défrichés et à la forêt même. En moins d'une demi-heure, tout l'ouest du Lac-St-Jean est en flammes. "Le feu, disent les anciens, descendait à la vitesse du galop d'un cheval:" Un ancien de Saint-Félicien (Joseph Pilote) disait: "Le feu courait les maisons puis le chemin; c'était comme un enfer". Il y avait du feu partout. Au bout de quelques heures (trois heures), tout le territoire, de Saint-Félicien à la Grande-Baie, en passant par Chicoutimi, n'était qu'un immense brasier, un océan de feu.  Les gens se jetaient dans les lacs, d'autres brûlaient vivants.  Imaginez le feu pris dans la laine des moutons; ils rôtissaient vifs.  Le lendemain de l'incendie, on trouvait des animaux morts partout, des maisons et des étables et granges incendiées, des clôtures avec leurs piquets brûlés jusque dans la terre; même le grain semé en terre avait brûlé. On découvrait du monde brûlé et tout calciné dans des caves.

C'était bien triste de voir toutes les familles réfugiées sur les battures, au bord de l'eau, sans vêtement, sans nourriture, plus rien à manger; plus de bois pour se rebâtir.  Dénûment le plus complet, extrême indigence!  Il a fallu manger la soupe de la poulette grasse.  Les petits enfants mangeaient de la sève d'arbres.

D'après l'annuaire de Chicoutimi, Lac-St-Jean, de 1944-45, on parle de Jean-Baptiste Parent de la Pointe-Bleue, qui a sauvé les onze membres de sa famille sur un arbre flottant au bord du lac. Pendant 4 heures, il n'a cessé d'arroser sa famille, lui-même était obligé de se plonger fréquemment dans l'eau pour ne pas brûler.

Joseph Bilodeau de Chambord, cerné par le feu, s'est roulé dans le fumier humide de l'enclos de ses pourceaux.  Forcé de déménager, il alla à travers les flammes se précipiter dans un puits où il s'est tenu plongé pendant plusieurs heures; les planches qui couvraient ce puits ont brûlé au-dessus de sa tête. Il sortait de l'eau pour écarter les tisons ardents qui tombaient sur lui.  Sa belle-soeur infirme s'est traînée au milieu du bois à une distance de 40 arpents au pied d'un rocher dont le sommet était couvert de flammes et où elle passa la nuit avec un enfant.

La femme de Xavier Desbiens, accouchée le matin même du jour de l'incendie, a été mise dans une couverte avec son bébé et transportée sur les épaules de son mari dans un marécage où elle passa la nuit.  Pendant cette nuit il a gelé à glace.

La femme de Ferdinant Boivin, malade, a passé la nuit dans une cave sur un amas de patates gâtées.

Le curé l'abbé Constantin, accompagné de 25 de ses paroissiens, pour ne pas étouffer dans la fumée, se réfugia près d'une maison dans laquelle il avait déposé le Saint-Sacrement.  Sans cet abri tous auraient péri.

La femme de Pierre Gauthier, de Saint-Jérôme, a passé l'après-midi sur une pièce de bois dans un petit lac.

Thomas Simard a sauvé la vie de 24 personnes sur une pointe de rocher au bord de la Belle-Rivière. Il avait étendu sur ces personnes des couvertes sur lesquelles il versait continuellement de l'eau avec un seau.  Il s'est tenu dans l'eau depuis deux heures de l'après-midi jusqu'au lendemain matin.  Pour ne pas étouffer dans la fumée il était obligé de placer le seau sur sa tête.

Trente personnes réunies dans la maison d'Étienne Minier pour mourir ensemble ont été sauvées miraculeusement.

En divers endroits, sur les bords de la Belle-Rivière, les personnes se sont tenues dans l'eau pendant un temps considérable, en s'accrochant aux branches de aulnages et des arbres penchés au-dessus de la rivière.

Les enfants de Calixte Hébert, convaincus que tous leurs efforts seraient inutiles, avaient fixé leurs scapulaires aux pans de la maison: leur foi a été victorieuse de l'élément destructeur.

La plupart des infortunés, de St-Jérôme, de Chambord, St-Félicien, se sont fait des abris avec des appentis en écorce; à défaut d'écorce bon nombre creusèrent des trous dans la terre pour s'y loger avec leurs familles.

Comme un grand nombre de ponts, ponceaux et pontages avaient été incendiés, les gens se trouvaient ainsi très isolés, par le manque de commuications par des chemins coupés et abandonnés et laissés à eux-mêmes.

Il est étonnant que l'on n'ait pas eu à déplorer la perte d'un grand nombre de vies; jusqu'à présent on ne connaît que 6 grandes personnes et 2 enfants qui soient brûlés.

Le journal le Canadien nous donne encore quelques détails: "un nommé Ross sauva sa famille au milieu des flammes; son dernier cheval avait les deux flancs tout brûlés lorsqu'il a pu trouver un abri.  Il y a beaucoup d'animaux perdus. Le feu a rendu aveugles Isaac Savard et Eusèbe Lévêque.  Madame Médard Beaulieu n'a été trouvée que le lendemain, dans un ravin profond.  Son mari l'a trouvée heureusement encore vivante à côté de son enfant.  Auguste Tremblay, voyant que son cheval ne voulait pas traverser le feu, s'est jeté à l'eau pour se sauver la vie.   Si les habitants n'avaient pas eu leurs caves à patates pour abris, plusieurs centaines de personnes seraient brûlées.   On a compté jusqu'à 25 personnes qui se sont réfugiées dans un seul caveau.  Un bon nombre avaient le visage et les mains horriblement brûlés. Les sinistrés refugiés au bord des lacs ou rivières, même dans l'eau en dessous des bras, n'étaient pas bien en sécurité: un pas en avant c'est la noyade, du côté de la terre se trouve le feu, une chaleur intense leur brûle le visage, une pluie de cendres chaudes les couvre, obligés à tout instant de s'enfoncer dans l'eau pour éviter d'être dévorés vifs par le feu.

La fumée épaisse, qui s'élevait de toutes parts, jetait comme un voile funèbre sur tout le pays et transformait le jour en nuit, ajoutant par là à l'horreur du tableau. À 5 heures l'on dut allumer les lampes au village de Chicoutimi.  M. l'abbé Racine nous dit qu'il était impossible de voir quoi que ce soit à dix pas et que l'obscurité était complète.  Même à La Malbaie et à la Baie St?-Paul, on a dû allumer les lampes en plein jour, paroisses éloignées du lieu du désastre de plus de 70 milles.

L'imagination refuse de retracer cette scène d'agonie, ces lamentations suprêmes, toutes ces souffrances morales et physiques vis-à-vis la menace du feu, ces tortures atroces des mourants, brûlés vifs.  Deux jours après le feu, on vint près de la caverne où 4 victimes avaient été brûlées et deux personnes s'évanouirent en voyant les os calcinés de ces victimes.

Après cette lourde catastrophe passée, les incendiés reprirent bientôt courage et se montrèrent admirables de patience. Ils se mirent à se rebâtir du mieux qu'ils pouvaient.  Le feu ayant dévasté la forêt, ils se trouvaient sans bois pour reconstruire leurs maisons.  Prenant des troncs d'arbres à demi brûlés, ils se sont construit des huttes que les indiens n'auraient pas voulu habiter.  D'autres séjournèrent dans des caves creusées dans le flanc des côteaux.  Privés de lits, ils couchèrent sur le sol brûlé; ceux qui pouvaient se procurer des branches d'arbres s'estimèrent heureux; c'était un luxe d'avoir un lit de branches de sapin.

Les familles épargnées de ce grand incendie destructeur furent les premières à porter secours aux sinistrés. Puis après les appels de détresse lancés au gouvernement, aux corps publics et aux paroisses de Charlevoix et de la rive sud, des vivres, du linge, de l'outillage, des instruments aratoires, etc., arrivèrent par bateaux.  La compagnie Price se montra aussi très généreuse en ouvrant ses immenses magasins aux incendiés, en donnant de belles sommes d'argent ainsi que du bois à construction.